CHRONIQUES 2014

DE MARTINE ELEONOR

 

MARS 2014

SATURNE EN SCORPION ET PLUTON EN CAPRICORNE

 

 

Mars 2014.

 

Le deuil. La perte. On en parle lorsqu'on évoque la planète Pluton, le signe du Scorpion qui nous apprennent à vivre avec la mort, à accepter qe quelque chose est fini. Une page se tourne alors qu'on avait encore des choses à dire, à vivre.

 

Face à l'inconnu, au changement, nous chancelons au bord du vide, absorbés par la perte. Pendant ce temps, la vie autour de nous passe, comme un film dont nous ne saisissons que quelques bribes. Le chagrin vole une partie de nos vies. Il l'enveloppe dans un linceul.

 

Si la curiosité pour la vie l'emporte, alors nous sommes sauvés. Notre attention est attirée vers autre chose que le passé, la perte, l'échec, l'imprévu. La vie devient une alliée pour surmonter l'épreuve.

 

En ce printemps 2014, je contemple mon jardin et je comprends qu'il y a des fleurs éphémères, des arbres centenaires, des graines qui ne fleuriront jamais, même si on les sème dans la joie.

 

C'est la vie. Un élagueur a redonné de la vigueur à mon pommier, il a effectué un tri entre les "vieilles branches", les branches chétives qui épuisent l'arbre inutilement et les rameaux porteurs de fruits.

 

Je me plaignais de tout ce que j'ai semé dans ce jardin et qui n'a rien donné, Pascal a ri et m'a dit : "la vie a d'autres plans que ce que nous projetons pour elle."

 

Dans mon besoin d'être consolée de toutes ces heures de travail ardu, j'ai oublié les belles surprises des saisons: certaines fleurs ne poussent pas, les légumes sont dévorés par les prédateurs au potager - impossible de lutter contre une armée de limaces, même vec des barrils de bière -, les platebandes sont envahies de liseron, de chiendent.

 

Mais quel bonheur de voir pousser des fleurs inconnues, de cueillir une récolte abondante de groseilles, d'accepter que la vie me montre autre chose que ce à quoi je m'attendais.

 

Martine Eleonor

 

 

CAMILLE LAURENS RACONTE SA TRAVERSÉE

DE LA DÉPRESSION.

 

En 1994, la romancière Camille Laurens perd son fils. Dans un texte inédit, elle nous raconte comment elle a surmonté l'épreuve et apprivoisé la douleur. Et comment elle a repris goût à la vie.

 

 

Quand Philippe est mort, je me suis souvenue d'une de mes professeures de français, en khâgne, qui avait perdu son fils peu après la rentrée. Elle avait manqué très peu de jours, mais tout le reste de l'année, nous n'avions commenté que des textes sur la mort, des poèmes de deuil.

 

C'était sans doute injuste de faire partager à des étudiants de 20 ans une douleur si grande, et cependant, je la comprends : tout en restant dans la vie, elle voulait rester dans la mort.

 

Moi aussi, j'ai repris très vite mon travail, j'ai réintégré le théâtre du monde. J'avais besoin de cette espèce de rôle, d'existence parallèle, de mécanique qui roulait toute seule, qui suivait les horaires et le programme. Par l'une de ces curieuses symétries du destin, j'enseignais à mon tour en classes préparatoires, à des étudiants marocains d'une délicatesse adorable, avec qui ma doublure a plutôt parlé de l'amour.

 

Mais dès que je rentrais chez moi, je me laissais tomber au fond de la crevasse, ou plutôt non, j'y allais de bon cœur, je voulais y aller, j'avais hâte, je descendais m'installer dans la tombe, crâne, poitrine, ventre, je devenais cercueil.

 

Là, tout n'était que silence : aucune langue pour traduire ça, même au mari prostré pas loin, seul aussi. Parfois, je mettais de la musique pour nous bercer. Uniquement de la musique douloureuse, des leçons de ténèbres, des requiem, des stabat mater. La musique était le seul langage, qui régnait alors sans partage sur l'impuissance des mots.

 

Par moments, j'écrivais un peu, pourtant - des bribes, des fragments de phrases brisées. J'essayais de réfléchir à ce qui m'arrivait; mais la raison se fracassait contre la réalité.

 

 

Il n'y avait plus de sens, il n'y avait rien à comprendre. Les premiers temps, je n'ai rien pu lire, et surtout pas de romans, de ces histoires écrites « pour de faux » quand tout explosait « pour de vrai ». Puis j'ai cherché ceux avec qui partager mes larmes.

 

J'ai lu tous les poèmes à Léopoldine. J'ai lu Martin cet été en pleurant tout le long d'un trajet en train, j'ai lu et relu Voyage au bout de la nuit, et le rire noir qui me saisissait au récit de la mort de Bébert me faisait du bien.

 

Dans une très belle chanson de Barbara, qui connaissait la question, le refrain, « Ça ne prévient pas quand ça arrive/ Ça vient de loin », s'applique aussi bien au mal de vivre qu'à la joie de vivre. Quelquefois, ça prévient, on se sent trembler sur sa base, mais ça vient toujours de loin, en effet.

 

Dans le conte que je me raconte, le goût de vivre est un don des fées penchées sur les berceaux, c'est une chose que l'on reçoit dans l'enfance et qui reste là même quand on la croit disparue.

 (...)

S'il y a donc une expérience à se rappeler, quand on est malheureux, c'est qu'on ne l'est pas toujours, pas pour toujours. La mélancolie nous confronte à la perte, au perdu - un être aimé, un travail, une maison, la santé, la confiance, la foi. Mais elle nous apprend à perdre.

 

Accepter de perdre, c'est aussi reconnaître que l'on n'a pas tout perdu, que tout n'est jamais perdu, que l'on n'est pas perdu à jamais - on a des petits cailloux dans nos poches, souvenez-vous.

 

Les miens ont pris la forme ténue d'un gâteau, d'un chat, d'un mouvement de feuille ou d'insecte, d'une voix, d'un regard, d'un refrain, « La vie ne vaut rien, rien, rien [...]/

 

Rien ne vaut la vie » . Vivre est devenu une activité extraordinaire, indépendante des circonstances et des pressions extérieures - une aventure intime qui s'est alliée à l'angoisse pour bazarder le superflu et tous ceux qui vivent morts. Le mot « vital » a opéré le tri.

 

Car on n'a pas plusieurs essais, je l'ai appris aussi. Vivre ne se répète pas, c'est ici et maintenant. Voilà pourquoi j'ai mis en première page de Philippe (*)

 

cette phrase d'André Breton : « Il faut être allé au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, (...) pour pouvoir saluer ce qui vaut la peine de vivre. » Dans le chagrin, qui perd gagne : au fond de la peine, on trouve aussi ce qui vaut la peine.

 

(*) •  Philippe de Camille Laurens (Gallimard, 2008).